02/10/2014

SOHN - Tremors

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Malgré la consonance germanique de son nom de scène, SOHN (prononcez « zone ») est bien un artiste anglais. De son vrai nom Christopher Taylor, il grandit à Londres, avant de partir vivre à Vienne. Ce mélange de deux fortes cultures a sans doute son rôle à jouer dans l’aspect hybride de sa musique. Il se fait connaître en produisant des remixes, notamment de Rhye ou Lana Del Rey, avant de signer pour le label 4AD. Lui vient alors l’envie d’écrire et composer son propre album, une idée aussi brillante que le résultat qui suivra.

 

En vrai chimiste musical, SOHN module le son de ses instruments, pour leur greffer une touche émotionnelle propre. De la même manière, il utilise beaucoup sa voix, formant des boucles harmoniques qu’il assaisonne de basses froides et percussions mesurées. Ses chansons alternent minimalisme, où chaque son est minutieusement choisi, et plongées émotives, où l’on se laisse emporter par son chant saisissant. A la fois doux et lumineux, triste et angélique, Tremors peut s’assimiler à un mélange architectural de tremolos empruntés à James Blake, et de sensualité volée à Jamie Woon. Mais il témoigne surtout d’une profonde personnalité et d’un indéniable talent.

 

 

SOHN

Tremors

Note: ♪ ♪ ♪ 

 

 

Ecoutez : 

The Wheel

Artifice

 

30/09/2014

Allah Las - Worship The Sun

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Pour un artiste, l’étape du second album est très importante. Vous le savez, à présent que je l’ai pertinemment détaillé dans la chronique précédente. Dans l’hypothèse saugrenue où vous l’auriez manquée, j’y expliquais qu’hormis la question du timing, se pose celle de l’évolution musicale. L’artiste doit se renouveler, sans aller jusqu’à effectuer un virage drastique. Ceci pour la simple raison qu’il n’y a qu’un bovin pour manger chaque jour la même herbe de la même pelouse.

 

Cette question du renouvellement, les Allah-Las ne se la sont visiblement pas encore posée. Sur cette seconde galette, les Californiens s’accrochent à leur low-fi psyché, digne d’une lointaine époque où même les chauves portaient des fleurs dans les cheveux. A croire qu’elle fut composée et enregistrée en même temps que la première, la durée combinée des deux albums pouvant effectivement tenir sur un seul et même CD. Au-delà du style, les titres sortent du même moule en termes de rythme, format et durée, tel issus d’une production à la chaîne, dispensant leur support de la moindre esquisse de surprise.

 

Il m’est dès lors difficile de trouver de nouvelles choses à dire, par rapport à la chronique publiée il y a deux ans, si ce ne sont de nouvelles blagues capillaires, que je préfère garder pour leur troisième album. De fait, ce registre leur convient tellement bien qu’ils pourraient en sortir dix à la suite. Il y a bien un moment où on finira par se lasser.

 

 

Allah Las

Worship The Sun

Note : ♪ 

 

 

Ecoutez:

Had It All

 

29/09/2014

Alt-J - This Is All Yours

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Pour un artiste, l’étape du second album est très importante. Cette affirmation certes récurrente constitue une excellente introduction chaque fois que tel événement se produit. Comme ici par exemple.

 

Partons du principe que le premier album fut un succès, car si l’essai initial vous a ballonné, il y a peu de chance que vous accordiez du crédit au suivant. Se pose d’abord la question du timing ; après combien de temps puis-je, dois-je, revenir avec une nouvelle galette ? Sachant que financièrement, il m’est plus utile de rallonger ma tournée que de reprendre le chemin du studio. Mais si j’attends trop longtemps, je risque de me faire oublier. Et plus long sera le délai, plus intransigeant sera mon public - pour autant qu’il le soit, il y en aura toujours à qui on pourra faire gober des mouches en leur faisant croire qu’ils dégustent des cailles.

 

Parlant de contenu, je me dois de respecter un équilibre délicat, qui consiste à proposer de nouvelles choses, sans pour autant m’éloigner de ce qui a construit ma renommée. Il m’est indispensable d’innover, pour la simple raison que je ne bénéficie plus de l’effet de surprise, et qu’on m’attend au tournant. Mais il doit s’agir d’une amélioration, et non d’un virage, auquel cas mon public – toujours le même – ne s’y retrouvera pas.

 

Alt-J a marqué l’année 2012 de son empreinte, grâce à « An Awesome Wave », un brillantissime premier album qui en a aveuglé plus d’un. De leur aveu, ils avaient mis six ans à le composer. Sont-ils en mesure de réitérer cette performance à peine deux ans plus tard ?

 

Constatons, tout d’abord, que le quatuor anglais n’a pas précipité son retour pour surfer sur le ressac du succès. Comme son prédécesseur, This Is All Yours montre un niveau de personnalisation qui brouille la piste aux influences. Il avance par étapes, de structures atypiques en mélodies hybrides, où chaque son est finement choisi et dosé. Comme une toile de maître, aux émotions implicitement éparpillées. C’est cette patte, unique et authentique, qui nous époustouflait déjà il y a deux ans. C’est également elle qui, comme un double tranchant, nuit à la spontanéité du groupe durant leurs concerts – ceci étant un autre sujet.

 

Quant à l’évolution, mesurée à point, elle se traduit par une certaine pérennité musicale, présente dès les premières plages du disque. Une introduction en accords de voix, une seconde aussi épurée qu’une improvisation de Maximilian Hecker, et une troisième qui prolonge la quiétude, avant de prendre de l’ampleur. Survient ensuite Every Other Freckle, où le groupe étale sa panoplie : le rythme enfoncé, la basse qui grésille, la voix chargée de blues et ses chœurs soigneusement placés, plus une guitare et quelques autres sons non identifiés. La suite du disque réserve un surprenant mélange de teintes, qu’elles soient country (Left Hand Free), acoustique (Pusher), folk rock (Choice Kingdom, Warm Foothill), ou Trip Hop (Hunger of the Pine, Bloodflood pt2), parfois hybride (The Gospel of John Hurt), sans oublier une courte et surprenante pause bucolique (Garden of England).

 

This Is All Yours apporte la plus claire des réponses à ceux qui craignaient qu’An Awesome Wave ne fut qu’un feu d’artifice mouillé. A la fois paisible et profond, un brin minimaliste mais néanmoins coloré, cet album ne semble souffrir que d’un manque d’accroches, de celles qu’on aime isoler et se repasser en boucle, et qui fleurissaient tout au long du précité. Mais la magie, la minutie, l’inattendu, tout simplement la qualité, sont toujours bien présentes.

 

 

Alt-J

This Is All Yours

Note : ♪ ♪ 

 

 

Ecoutez:

Every Other Freckle

Hunger Of The Pine

 

23/09/2014

The Antlers - Familiars

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The Antlers sont les auteurs d’une des plus belles œuvres des cinq dernières années : le doux, troublant et intrusif Burst Apart sorti en 2011. Trois ans plus tard, les New Yorkais confirment qu’ils sont décidément un groupe hors pair. Contrairement à son prédécesseur, ce nouvel opus se retient bien de sonder nos âmes. En revanche, il explore une nouvelle route de la voie lactée musicale, à savoir celle, improbable, qui relie Radiohead à Frank Michael. Oui, le rock indé romantique existe, et ce disque en est la preuve.

 

 

Recueil de balades nocturnes, composées avec de vrais morceaux de piano, contrebasse et saxophone, Familiars s’apparente à un tour de gondole à Venise. C’est beau. C’est magique. Mais c’est également long. Et répétitif. Impassibles et suffisantes, les mélodies déclament l’amour sans réelle passion. Le rythme défile comme un paysage silencieux, tandis que la musicalité ne varie pas d’un pouce tout au long des neuf plages que dure ce disque, « durer » étant ici un verbe plus que contextuel. Il ne s’agit pas d’une déception, ni de brûler ce qu’on a adoré. Mais pour produire un effet à ce point paisible, un EP aurait largement suffi.

 

 

The Antlers

Familiars

Note :  ♪ 

 

Ecoutez:

Hotel

19/09/2014

Die Antwoord - Donker Mag

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A ma droite, Watkin Tudor Jones, dit « Ninja », 40 ans. Un corps long et noueux, parsemé de brouillons de tatouages et orné d’une tête de punk à chien. Peut-être avez-vous déjà donné un euro à l’un de ses sosies en sortant d’un supermarché. A ma gauche, Anri de Toit, dite «  Yolandi Vi$$er » avec des dollars dans le texte… vu son nom improbable, on comprend qu’elle ait opté pour un pseudonyme. Une petite souris d’un blond éclatant, à peine trentenaire, aussi espiègle qu’ensorcelante. Soit une sorte de fusion post-moderne de la belle et du clochard, ou de Minnie Mouse et Betty Boop. Ces deux personnages aussi atypiques que mystérieux, représentants autoproclamés du « zef » (mouvement contre-culturel qui décomplexe le style du pauvre), forment ensemble un des duos les plus décapants de ce siècle.  
 
 
A la grande joie de ceux qui conchient la dictature de l’image, Die Antwoord brise en morceaux le cadre usuel d’un Hip Hop industriel, vicié par un matérialisme à outrance. A la place, ils greffent un visuel cru, pas franchement correct, et surtout exempt de la moindre attention envers la ménagère cardiaque. Mais le plus important : musicalement, ça tient parfaitement la route. Pour tenter une métaphore, voyez le résultat comme du Major Lazer qui serait possédé par l’esprit de Sid Vicious : un rap tantôt cartoonesque, tantôt bien trempé, surmontant des instrus électro fraîches et pétillantes, pour un tout à la fois léger et puissant, et souvent bien plus abordable que le plumage ne le laisse paraître. Qu’ils fascinent certains ou en effrayent d’autres, ces zoulous cybernétiques ne peuvent laisser indifférent.
 
 
 
 
 
Die Antwoord
 
Donker Mag
 
Note : ♪ ♪ 
 
 
 
 
Ecoutez : 
 
 

 

 

 

16/09/2014

Interpol - El Pintor

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Les années défilent, et la bande à Paul Banks reste imperturbable. En 2004 sortait « Antics », un second album qui, armé des titres EvilC’Mere et Slow Hands terminait de les asseoir dans la rangée de front du rock anglais renouvelé. Une décennie plus tard, ils s’appliquent à soigner tant et plus leur jardin au brin d’herbe près, en faisant fi de ce qui se passe de l’autre côté de la clôture.

Avec El Pintor, Interpol revient vers une source dont ils ne se sont jamais guère éloignés. Celle d’un rock froid, pur et incisif, qui allie propreté et énergie, et s’inspire de la New Wave Post Punk dont on attendait le ressac depuis vingt bonnes années avant qu’ils ne débarquent. Ce disque possède cette qualité de rentrer directement dans le vif du sujet, avec une ouverture qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle de son ainé de dix ans. Ensuite, le rythme est soutenu, la basse résonne et la guitare tranche l’air, telle une impassible habitude.

S’il a de quoi désespérer ceux qui attendent une franche évolution, il possède quelques trésors des plus convaincants, de ceux dont les deux derniers albums manquaient cruellement. Alors oui, c’est du Interpol, mais plus que ça, c’est du très bon Interpol.

 

Interpol

El Pintor

Note : ♪ ♪ 

 

Ecoutez

15/09/2014

John Grant - Pale Green Ghosts

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S’il existait un front des prodiges inconnus, John Grant en tiendrait la bannière. Irrévélé au grand public, que sa dégaine, entre hipster négligé et bûcheron psychopathe, effrayerait certainement, il pourrait néanmoins proposer sa vie comme scénario de best seller. Ce sont en fait des années de pauvreté et de dépression qu’il a traversées, avant que son labeur ne connaisse un immense succès d’estime.  En 2010, alors que son premier album solo fait le plein d’éloges, il est frappé par le destin, lorsqu’il apprend sa séropositivité. Une épreuve de plus pour cet artiste décidément torturé, pour qui la musique reste un formidable exutoire.

Second album solo, Pale Green Ghosts tire son titre des oliviers qui bordent une autoroute menant à sa ville natale de Parker, Colorado. Décors de prime jeunesse ou récits de ses flirts avec pairs ou addictions, les textes de Grant s’inspirent généralement de ses expériences passées. L’orchestration évolue quant à elle, puisqu’aux bases blues et country vient s’ajouter une sauce électronique minimaliste, comme pour saupoudrer le disque d’une pincée d’anachronisme. Bien que l’opposition de styles durcisse les transitions entre les différents titres, elle se savoure dès la plage d’ouverture, intime et hypnotique balade, aussi addictive que les anciens démons de son auteur. Mais le principal atout de Grant reste sa voix suave, apaisante et incandescente.

Parfois inégal, dans l’ensemble très posé, cet album possède la rareté d’allier à la fois simplicité et intensité. Avec comme trait, une délicatesse musicale qui tranche avec des textes parfois franchement crus.

 

John Grant

Pale Green Ghosts

Note : ♪ ♪ 

 

Ecoutez : 

Pale Green Ghosts